L’ « alter-féminisme » de Thérèse Hargot s’invite à l’IEP : les habits neufs de la morale catholique et patriarcale

Invitée par l’association Saint Thomas More, Thérèse Hargot, « sexologue et philosophe », tiendra une conférence le 15 mars prochain à Sciences Po Bordeaux.  Vedette du magazine Famille Chrétienne, habituée des rassemblements d’été anti mariage-gay de la Manif pour Tous, et intervenant auprès des jeunes dans le collège catholique parisien Saint-Stanislas, Thérèse Hargot, jeune et dynamique, expose ses idées à coups de TedxTalks et de vidéos YouTube.  

« Être homosexuel, ça ne veut rien dire » Dans une vidéo de propagande homophobe réalisée par le Vatican en 2014, Thérèse Hargot, pour qui « être homosexuel, ça ne veut rien dire », nous explique qu’il faudrait éviter les interrogations personnelles sur l’orientation sexuelle qui seraient le fruit d’une pression sociale. On se demande bien alors ce qu’il restera, une fois les interrogation personnelles mise sous le boisseau, à part la véritable norme sociale et pression familiale qui s’exerce, celle qui pousse à l’hétérosexualité. Si la reproduction biologique de l’espèce humaine est certes hétérosexuée, il est faux d’affirmer qu’il en découlerait une organisation sociale naturellement fondée sur le couple et la famille hétérosexuels : l’étude anthropologique des civilisations pré-capitalistes a montré que très peu d’entre elles ont exalté l’hétérosexualité sur le mode de l’amour et de la passion. L’hétérosexualité amoureuse n’apparaît de manière centrale dans les imaginaires sociaux (contes, histoires, publicité, discours, etc.) qu’à partir de la révolution industrielle, entretenant ainsi par une pression sociale les besoins démographiques. En plus de naturaliser la sexualité, Thérèse Hargot naturalise l’identité de genre, en affirmant que cette dernière serait déterminée par notre corps (« on est soit homme soit femme »), mettant ainsi de côté l’existence des personnes transgenre et intersexes. Tout cela paraît déjà assez inquiétant, mais il faut y regarder de plus près, car Thérèse Hargot se proclame – et ce sera le thème de la conférence – « alterféministe » : quel est donc le contenu cet « alterféminisme » ? « 

Hypersexusalisation, et désir sexuel. Thérèse Hargot pointe un problème réel : l’hypersexualisation des jeunes adolescent-e-s et la pornographisation des imaginaires sexuels. Pour elle, la pornographie aurait remplacé la religion en tant qu’institution prescriptrice des comportements sexuels, générant une véritable injonction à la performance sexuelle et transformant les rapports sexuels en rapports de consommation. La pornographie machiste a certes un impact non négligeable sur le pratiques sexuelles, mais elle ne fait qu’accentuer le sexisme présent dans la société, elle n’en est pas la cause. L’analyse est ici aussi superficielle que celle qui explique les fusillades de masse dans les écoles américaines par l’addiction des jeunes aux jeux-videos, pour mieux cacher les conséquences psychosociales d’un système en crise qui brise les solidarités et ne fournit aucune perspective d’avenir. L’hypersexualisation et la marchandisation du corps des femmes dans les imaginaires ne disparaîtra pas avec la suppression légale de la pornographie, mais par les luttes massives des femmes qui doivent porter ces problématiques dans un rapport de force politique avec les défenseurs-ses du système patriarcal et capitaliste qui les oppriment et les exploitent chaque jour au foyer, dans la rue, et dans les entreprises. C’est bien de cela dont Thérèse Hargot a peur, elle qui accuse les mouvements féministes de tous les maux. La vague féministe de libération sexuelle des années 1960 a permis une relative amélioration du partage des tâches domestiques, et que la sexualité des femmes se déploie en dehors du mariage. Pour Thérèse Hargot, cela serait la cause d’un déclin de l’ « amour, qu’on a oublié depuis 50 ans, au profit du désir » : les femmes seraient devenues trop infidèles du fait que les maris auraient été « dévirilisés », rendus trop ridicules et indésirables car trop impliqués dans tous les aspects de la vie de famille et domestique… Car, selon elle, les femmes « ne se tapent pas des gentils petits maris qui changent les couches de leur bébé, qui passent l’aspirateur à cinq heures de l’après-midi, qui vont au marché et disent “chérie, je vais acheter des légumes pour nous cuisiner des bons petits repas” […] On n’a jamais vu jusqu’à présent dans l’espèce humaine des femmes être émoustillées par des hommes qui sont pères au foyer. Ça marche pas comme ça. Le désir, ça ne marche pas de cette manière-là ». Quel est donc le secret de Thérèse Hargot qui  » vit sa liberté, et qui vit à plein sa vocation« , sans émasculer son mari ? Qui change les couches à la maison ? Qui va chercher les enfants à l’école ? Peut-être bien une nounou à 2000€ par mois…  Allons-donc demander à cette nounou, qui, asservie par le travail domestique et les travaux précaires comme des millions de femmes sur cette planète , si elle n’aimerait pas que son partenaire se « dévirilise » un peu pour lui faciliter la tâche !          Contraception etméthodes naturelles. L’argumentation de Thérèse Hargot est subtile, car elle se sert des lacunes du féminisme de la première vague (càd celui des années 1960-1970) pour diffuser une éthique sexuelle et amoureuse conservatrice et réactionnaire. Par exemple, il est vrai que l’accès à la pillule et le droit à l’avortement ont été transformés en instruments de contrôle de la maternité dans le tournant néolibéral des années 1980, lorsque les interruptions de carrières étaient de moins en moins tolérées. De même, la contraception féminine a eu pour effet pervers de déresponsabiliser les hommes, et de mettre la pression sur les femmes seules quant à la question de la contraception. La pilule féminine a été un vrai outil de la libération des femmes, bien que très imparfait, avec des effets secondaires lourds qui ont été négligés. Mais Thérèse Hargot s’empare de ces problèmes pour affirmer que la pillule serait « l’un des plus grands scandales du XXe siècle« , et pour donner un sacré coup de jeune aux vieux discours de l’Église sur le sujet : la solution ne serait pas le préservatif masculin, ou autre forme de contraception plus légère et plus égalitaire,  …mais la contraception naturelle (par exemple l’observation des cycles menstruels, et l’abstinence hors-mariage). Contre les maladies sexuellement transmissibles (MST), pas de secret, l’abstinence et  fidélité ! Or, l’une des raisons pour lesquelles les MST se répandent aujourd’hui, c’est que les gens négligent de plus en plus le préservatif…       L’arrière-boutique de l' »alterféminisme ». Thérèse Hargot est en quelque sorte la partie émergée de l’iceberg alterféministe, qui est en réalité un courant intellectuel de droite dure et confusionniste gravitant autour de la revue Limite, et porté par Eugénie Bastié et Marianne Durano, autrices du Manifeste du féminisme intégral. Né du mouvement des Veilleurs contre le mariage gay, ce « féminisme » qui trouve son public dans la communauté catholique développe un discours antilibéral et technocritique : selon Marianne Durano « Ce n’est plus le foyer qui aliène les femmes aujourd’hui, c’est un dispositif techno-capitaliste qui les étouffe ». Elles pointent à juste titre le fait que l’entrée des femmes sur le marché du travail ne les a pas émancipées, mais elles le font justement pour mieux les faire rentrer au foyer. L’alterféminisme cherche en effet à revaloriser l’idéal de la femme au foyer, son rôle de mère et d’éducatrice. Passionnée de Moyen-Age, Eugénie Bastié regrette d’ailleurs cette époque bénie où « la femme était mise en avant dans sa dimension maternelle ». Bref, le message est clair, comme disait le Kaiser allemand Guillaume II avec son triple K : « Kinder, Küche, Kirche ! »  (« Enfant, Cuisine, Eglise ! »).

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